L’art-thérapie face à la fugue adolescente : du passage à l’acte à la symbolisation

L’adolescence en fugue représente une rupture radicale, à la fois géographique, psychique et sociale. Face à cette clinique de l’extrême, où la parole est souvent défaillante, l’art-thérapie se révèle être un dispositif de soin singulièrement adapté. En offrant un espace de médiation par la matière, elle permet de transformer l’impensable en forme, le trauma en trace, et l’exil en mouvement vers une re-symbolisation. Cet article explore, dans une perspective clinique à influence freudienne, comment la création artistique, au sein d’un cadre contenant, peut aider l’adolescent en fugue à recomposer son sentiment d’exister.

La fugue adolescente : une clinique du trauma et de la dissociation

La fugue, loin d’être une simple escapade, s’ancre souvent dans une histoire traumatique. Elle peut s’apparenter à une fugue dissociative, définie comme un départ soudain du domicile ou du lieu habituel, s’accompagnant d’une amnésie partielle ou totale du passé. Cet état dissociatif est une réponse psychique à un événement traumatique écrasant, où le Moi, submergé, se fragmente pour survivre à l’insoutenable. Pour l’adolescent, cette rupture spatio-temporelle est une double perte : de ses repères concrets et du sentiment de continuité d’être.

Dans ces contextes de grande précarité psychosociale, le jeune est aux prises avec un sentiment d’auto-dévalorisation massif, une disqualification sociale et une grande souffrance identitaire. La fuite devient alors l’unique moyen d’exprimer un indicible, un « passage à l’acte » qui témoigne d’une rupture du lien et d’une impossibilité à penser la souffrance.

Fondements théoriques : la médiation artistique comme espace transitionnel

D’un point de vue psychanalytique, la fugue peut être envisagée comme l’échec de la symbolisation. L’agir remplace la pensée, et le conflit psychique, impossible à élaborer, se résout par le déplacement dans l’espace réel. Le cadre de l’art-thérapie propose précisément de rétablir cette fonction symbolisante en s’appuyant sur plusieurs concepts clés.

Le processus artistique comme « opération » de liaison

L’art-thérapie moderne conçoit la pratique artistique comme une « opération artistique » séquencée, mobilisant des mécanismes physiques, psychiques et sociaux. Cette opération débute par l’élaboration d’une intention, se poursuit par une concrétisation qui fait dialoguer ressenti corporel et action réfléchie, et aboutit à une production. Pour l’adolescent en rupture, ce processus réintroduit une temporalité (avant, pendant, après) et une causalité (intention → action → trace), structurant ainsi une pensée désorganisée par le trauma.

L’œuvre comme « objet transitionnel » et support de projection

Dans la lignée de Winnicott, la production artistique peut fonctionner comme un objet transitionnel. Elle est à la fois créée par le sujet et extérieure à lui, occupant cet « espace potentiel » entre réalité interne et réalité externe. Pour l’adolescent fugueur, dont le rapport au monde est fracturé, la feuille, l’argile ou la toile deviennent un espace sécurisé de projection. Les conflits internes, les angoisses de morcellement ou les images traumatiques peuvent y être déposés, contenus et finalement regardés.

La métaphore visuelle comme langage de l’inconscient

L’approche freudienne considère l’image comme une voie d’accès privilégiée à l’inconscient. Lorsque les défenses sont trop rigides ou la honte trop grande pour la verbalisation, le dessin, le modelage ou le collage offrent un langage métaphorique. La couleur, la forme, la texture, les répétitions ou les « ratés » du geste deviennent autant d’éléments à décrypter, non pas par une interprétation sauvage du thérapeute, mais par une observation partagée des effets produits par l’activité. Il ne s’agit pas de « deviner » un sens caché, mais d’accompagner le sujet à donner lui-même du sens à ses propres productions.

Le cadre art-thérapeutique : une enveloppe pour l’indicible

Face à la désorganisation psychique, la fiabilité du cadre est le premier outil thérapeutique. Il s’agit de créer une enveloppe stable (même lieu, même heure, même durée) qui contraste avec le chaos vécu par le jeune. Dans cet espace, le matériel artistique (peinture, terre, fusains, collages) est proposé comme un médium neutre et malléable. Il n’est pas imposé mais offert, permettant à l’adolescent de réinvestir sa capacité de choix, souvent anéantie.

Le rôle de l’art-thérapeute est fondamentalement étayant. Il est présent, attentif, mais non intrusif. Son regard est un regard qui accueille sans jugement esthétique, validant le processus plus que le résultat. Il peut, par des propositions adaptées, aider à initier le geste : « Vous pourriez peut-être essayer de donner une forme à ce sentiment de vide » ou « Si ce souvenir était une couleur, laquelle serait-elle ? ». Cette posture permet de créer une alliance thérapeutique progressive avec un adolescent souvent méfiant envers l’adulte.

Exemples de médiations et mécanismes thérapeutiques en jeu

Plusieurs médiations se révèlent particulièrement pertinentes pour cette clinique.

Les arts plastiques (peinture, dessin, modelage) sont souvent privilégiés. Ils laissent une trace concrète et durable de l’existence psychique du sujet. Pour un jeune qui a fui et dont l’identité est brouillée, voir une production aboutie, signée de sa main, peut restaurer un sentiment de réalité et de valeur. La matérialité de l’argie, par exemple, permet de travailler la sensori-motricité et l’ancrage corporel, souvent défaillants dans les états dissociatifs. Malaxer, frapper, aplatir, construire sont des actions qui réinvestissent le corps et canalisent l’agressivité ou l’angoisse.

Le « Squiggle Game » (le jeu du gribouillis), inspiré de Winnicott, est un outil précieux pour initier le contact. Le thérapeute et l’adolescent dessinent à tour de rôle à partir d’une ligne tracée librement par l’autre. Ce jeu introduit du lien et de l’échange dans un cadre ludique et peu menaçant. Il met en scène la co-création et la transformation, brisant l’isolement.

La création de cartes ou de paysages peut permettre de travailler la représentation de l’espace et du parcours. « Dessinez l’endroit d’où vous venez », « Faites une carte de votre voyage » ou « Représentez l’endroit où vous êtes maintenant » sont des consignes qui aident à spatialiser et à mettre à distance l’expérience chaotique de la fugue, pour commencer à en faire un récit.

Le mécanisme thérapeutique central est celui de l’externalisation. L’émotion ou le souvenir insupportable, une fois projeté et figuré à l’extérieur de soi, devient observable, manipulable et donc transformable. Un adolescent peut ainsi, par le collage, déchirer et recomposer une image de sa famille. L’acte créateur redonne une maîtrise symbolique sur ce qui était subi.

Vers une recomposition identitaire : résultats et perspectives

L’objectif ultime n’est pas l’œuvre d’art, mais la reconstruction d’un narcissisme fragilisé et la relance du processus de subjectivation. Les études montrent que l’art-thérapie peut contribuer à réduire les symptômes dissociatifs et les passages à l’acte fugueurs en offrant un exutoire symbolique et régulé. En permettant au jeune de se percevoir comme l’auteur de sa production – et par extension, de sa vie –, elle restaure l’estime de soi et la confiance en ses capacités.

Peu à peu, un dialogue peut s’instaurer autour des productions. L’adolescent est invité, sans obligation, à parler de ce qu’il a créé. C’est souvent par ce détour métaphorique que des fragments de récit émergent : « Ce noir, c’est comme le trou dans ma mémoire », « Cette maison en argile, elle est solide mais il n’y a pas de porte ». La parole revient alors, non plus comme une exigence, mais comme un accompagnement du visuel.

L’art-thérapie ne prétend pas être une réponse unique. Elle s’inscrit idéalement dans un travail pluridisciplinaire (éducatif, psychiatrique, social). Elle est une voie précieuse pour rejoindre ces adolescents « hors la rue », au sens propre et figuré, et les accompagner à retrouver, à travers les formes et les couleurs, les contours perdus d’eux-mêmes.

Références bibliographiques

  • Gourmelon, M. (2018). L’art-thérapie en soutien et complément… à l’accompagnement éducatif et psychologique de mineurs étrangers en situation de précarité. Revue de l'enfance et de l'adolescence, (97), 45-60. https://doi.org/10.3917/read.097.0045[citation:1]
  • Sudres, J.L. (2022). L’art-thérapie et les adolescents : clinique d’une evidence. Perspectives Psy. https://doi.org/10.1051/PPSY/2022611084[citation:9]
  • Article original : L’utilisation de l’art-thérapie dans le cadre d’une fugue dissociative. (2019). ScienceDirect. https://doi.org/10.1016/j.jtcc.2019.07.002[citation:5]
  • Reardon et al. (2021). A systematic review of the effectiveness of art psychotherapy in children attending mental health services. Irish Journal of Medical Science, 191(3), 1369–1383. https://doi.org/10.1007/s11845-021-02688-y[citation:7]
  • The Wave Clinic. (2022). The Art of Healing – Using Art as Therapy with Teenagers and Young Adults. The Wave Clinic Blog.
  • SFPE Art-Thérapie. (2023). L'art-thérapie face au mal-être adolescent. sfpe-art-therapie.fr.
  • Dunod. (2007). Soigner l'adolescent en art-thérapie (2ème éd.). Dunod.com.

Les prénoms et situations cliniques évoqués dans cet article sont fictifs et représentent une synthèse de cas-types, dans le respect de la confidentialité et de l’éthique professionnelle.


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